Malgré les titres sensationnalistes, on peut dire, comme le ministre Nuñez, que la mobilisation du 24 octobre s’est « bien passée ». Bien sûr, il y a eu des affrontements dans différentes villes, mais en « fin de parcours », un phénomène désormais habituel et qu’on rangera donc, malgré nous, dans la normalité.
On se souviendra au contraire que la semaine précédente, les affrontements et les pillages avaient commencé avant même le départ du cortège, une véritable anomalie qui révélait au mieux un « laisser faire », voire un certain encouragement.
Concernant les pillages justement, à quelques très rares exceptions comme ce supermarché de Grenoble, ils ont été quasi inexistants pour cette seconde semaine, ce qui doit aussi interroger.
L’explication ne se trouve pas dans une baisse de la mobilisation. Les chiffres revendiqués par les syndicats, 800 000 participants, sont strictement identiques sur les deux semaines. Les chiffres officiels eux marquent une baisse, de 500 000 à 410 000 manifestants d’une semaine sur l’autre. Chiffres qui tendraient à montrer une légère démobilisation, mais qui restent en réalité aussi peu fiables que ceux des syndicats.
Plus parlants sont les chiffres des interpellations. Nuñez en recensait 1 000 sur toute la France le 24 au soir, dont 142 à Paris. Un chiffre bien inférieur aux 1 800 interpellations de la semaine précédente, dont 855 à Paris, soit six fois plus comme le constate lui-même le journal Le Parisien, qui se félicite en parallèle de l’efficacité du dispositif policier.
Un rapprochement qui ne tient pas la route au vu des chiffres. Si le dispositif policier est plus conséquent (ce qui a été le cas, nous y reviendrons), mais qu’il y a moins d’arrestations, cela veut dire tout simplement… qu’il n’y avait personne à arrêter. En résumé, casseurs et pilleurs ne sont tout simplement pas venus. De quoi renforcer les hypothèses de ceux qui pensent que tout ce petit monde, pilleurs compris, est instrumentalisé à volonté par l’État.
Il y a peu à parier en effet qu’ils aient été en réalité dissuadés par le dispositif policier. Bien sûr, ce dernier avait été renforcé, avec environ 20 % d’effectifs supplémentaires. Mais cela n’en faisait pas un dispositif exceptionnel. Avec 70 000 forces de l’ordre mobilisées sur tout le territoire, on reste en deçà du record de 89 000 contre les Gilets Jaunes en décembre 2018, ou des 80 000 contre « Bloquons tout » en septembre 2025, les deux chiffres d’après France Info.
D’autant plus que le dispositif se voulait surtout impressionnant sur le papier, ou plutôt devant les caméras, particulièrement à Paris. Avec la mobilisation de forces d’élite BRI, RAID, GIGN… soit des commandos absolument pas formés pour le maintien de l’ordre et donc, en réalité, sans valeur ajoutée dans ce contexte. Avec des points de contrôle un peu partout dans les lieux de pouvoir et/ou touristiques, on a notamment pu voir la police à cheval ici et là dans les environs du Louvre. Théoriquement destinés à empêcher les rassemblements sauvages, mais surtout à assurer une présence visible. Présence renforcée par le déploiement des fameux blindés, ce qui, d’après la théorie que nous avions déjà développée la semaine précédente, montre le sérieux de la volonté de répression. Cependant, ils n’étaient pas déployés sur le parcours de la manifestation, mais principalement devant les mêmes lieux symboliques.
À cela s’ajoutait d’autres décisions très « visibles », comme la fermeture de tous les parcs et jardins de Paris, laissant des touristes déçus devant les grilles closes du Luxembourg, lieu bien connu de la contestation parisienne… Idem pour le Louvre et les grands musées, fermés eux aussi. Il est vrai qu’on y vole facilement, l’expérience l’a montré, mais là encore la pertinence interroge. Le clou étant la fermeture prématurée de la « Art Basel », expo-vente d’art contemporain à la mode, comme si les pilleurs à la recherche d’articles de luxe et de sport allaient s’intéresser à une banane scotchée sur un mur, même si certains prétendent que cela vaut des millions…
Bref, un dispositif renforcé certes, mais surtout un dispositif m’as-tu-vu, « show off » comme on dirait en anglais, principalement fait pour montrer qu’on est là, qu’on reprend en main, qu’on est à la hauteur, très macronien en résumé.
Est-ce cela qui a dissuadé les casseurs et les pilleurs ? On peut en douter, notamment parce que ce dispositif-spectacle était surtout concentré sur Paris, quand les pillages avaient eu lieu dans tout le pays la semaine précédente.
Pourtant, le fait est indéniable que cette semaine, casseurs et pilleurs ne sont pas venus, même là où le dispositif était moins démonstratif, alors que tout avait été fait la semaine précédente pour laisser ces deux catégories se déchaîner. Ce qui renvoie une fois de plus à l’interrogation déjà formulée plus haut sur leur degré réel d’autonomie et de manipulation, et sur la nature et les intentions des donneurs d’ordre véritables.
On objectera sur l’intérêt pour l’État de souffler ainsi le chaud et le froid en jouant sur le désordre ? Parce que c’est une recette vieille comme le monde pour commencer, et surtout parce qu’il pense y gagner sur plusieurs plans. Ce que son activité de la semaine montre clairement.
Nous l’avions abordé dans l’analyse des évènements de la semaine précédente, un objectif standard est de démobiliser la masse des protestataires ordinaires par la peur et le rejet de la violence. On reste alors chez soi à ruminer sa colère en silence, ce qui arrange toujours plus le pouvoir que des millions de mécontents dans les rues. Il y a aussi la multiplication des mesures d’exception, il faudrait y revenir dans une analyse à part entière.
Mais il est possible de voir plus loin, particulièrement dans le contexte de l’élection présidentielle qui approche. C’est alors le même journal Le parisien qui se félicitait du dispositif policier qui nous donne la clef : « Mélenchon face à Le Pen au second tour, Philippe et Attal dévissent » sur fond de « sondage exclusif ».
On se souvient alors des représentants du centre macroniste, avec la complicité du RN, se relayant sur les plateaux de télévision toute la semaine pour imputer la responsabilité des émeutes du 17 à LFI, et donc à Mélenchon. Ce que les services de renseignement ne valident pas, malgré d’évidente tentative de récupération du mouvement par l’extrême-gauche.
De la même manière, on se souvient de la promesse, cette fois-ci faite par LFI, avec la complicité des macronistes, de chaos social en cas de victoire de Le Pen à la présidentielle.
Pour le pouvoir macroniste, on a donc deux favoris à gérer. L’un qui encourage les casseurs et les pilleurs, ce qui serait pire s’il arrivait au pouvoir. Et l’autre qui déclencherait finalement le même chaos, mais contre elle, si elle gagnait. Moralité, bonnes gens, si vous ne voulez pas revivre à l’infini le cauchemar du 17 octobre, mieux vaut ne voter ni pour l’un, ni pour l’autre, mais au contraire pour le candidat de l’ordre qui a régné malgré tout ce 24 octobre dans nos rues, c’est-à-dire le candidat macroniste.
La manipulation est grossière, mais c’est en réalité un classique, et à grand renfort de médias aux ordres, ils pensent encore que cela peut passer.