Yémen : la nouvelle guerre ingagnable de l’Occident ?

Yémen : la nouvelle guerre ingagnable de l’Occident ? Source: Gettyimages.ru
Yémen : la nouvelle guerre ingagnable de l’Occident ? [photo d'illustration]
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Derrière l’émotion suscitée par les attaques contre les aéroports saoudiens, il faut comprendre l’importance et les enjeux d’un conflit qui ne se réveille pas par hasard et dont les répercussions sont plus larges qu’il n’y paraît. Une analyse d’Alexandre Regnaud.

 

D’abord un peu de géographie. La péninsule Arabique, où se trouve l’Arabie saoudite, mais aussi les Émirats, le Qatar, le Koweït, etc., produisait, en 2024, 25 % du pétrole mondial et 10 % du gaz naturel.

Elle est bordée, de part et d’autre, par deux mers : la mer Rouge et la mer d’Arabie. Chacune ne dispose que d’une sortie vers les océans mondiaux, qui passe dans les deux cas par un détroit : Bab-el-Mandeb pour la mer Rouge et Ormuz pour la mer d’Arabie. Normalement, vous commencez déjà à comprendre le piège…

Depuis l’agression israélo-américaine sur l’Iran, et malgré les déclarations triomphantes autant que mensongères du président américain Donald Trump, Téhéran contrôle plus ou moins le détroit d’Ormuz, par lequel passe environ 20 % du commerce mondial d’énergie.

Bien sûr, grâce à l’action militaire américaine, des navires passent : les Américains en revendiquent 900 depuis début mai. Cependant, il n’y a quasiment aucune journée sans qu’un tanker ne soit touché par un drone, un missile ou une mine iraniens. Ainsi, si son contrôle n’est pas total, contrairement à l’objectif de Téhéran, la pression sur le détroit et les perturbations qui en résultent sur le marché de l’énergie sont plus que réelles.

Une situation qui a poussé l’un des principaux producteurs de pétrole mondial (11,2 % en 2024), l’Arabie saoudite, à se reporter sur son autre côte, et donc sur la mer Rouge, via un unique pipeline, appelé Est-Ouest.

Mais pour atteindre l’océan, et donc le marché mondial, il faut passer cette fois par l’autre détroit : Bab-el-Mandeb. Un détroit bordé par le Yémen, pays en guerre civile depuis fin 2014, où le gouvernement est soutenu militairement par l’Arabie saoudite et fait face à la rébellion ethno-religieuse des Houthis, qui, eux, sont soutenus par… l’Iran.

Et ce sont ces proxys iraniens qui contrôlent plus ou moins ce deuxième détroit, où transitent 10 à 15 % du commerce mondial, et désormais aussi le pétrole saoudien, pays contre lequel ils sont en guerre depuis 11 ans. Voilà pour ce qui est des enjeux.

Et si les Houthis se mettent à frapper si fort les Saoudiens précisément maintenant (alors que le conflit traîne depuis une décennie), c’est pour répondre à l’embargo imposé à l’Iran par les États-Unis, de l’autre côté de la péninsule.

L’objectif est de faire pression sur le camp occidental en créant un étranglement des flux énergétiques à travers les deux détroits, et d’y ajouter une pression croisée des Saoudiens sur Trump, en plus de celle des prix de l’énergie, pour faire cesser le conflit en Iran – et donc aussi les attaques houthies contre le royaume – et ainsi libérer les flux énergétiques mondiaux.

En l’état actuel des choses, Occidentaux et Saoudiens sont coincés. Une campagne de bombardements a déjà été entreprise en février, sans succès. Qui plus est, les États-Unis, et a fortiori leurs alliés, font face à une pénurie d’intercepteurs et de munitions de précision depuis la phase chaude du conflit iranien.

Les Saoudiens ne sont pas plus avancés sur le terrain. Leur soutien à l’armée gouvernementale ne suffit pas. Malgré des pointes à plus de 100 frappes par jour de l’aviation saoudienne et un fort appui de drones, les quelques gains territoriaux le long de la côte sont annulés ailleurs par la progression des Houthis, et l’objectif clé de Taïz reste incertain pour les deux camps.

Mais en réalité, les gains territoriaux importent peu ici, car le conflit est clairement entré dans une logique d’usure.

Les Saoudiens misent sur l’usure des Houthis, pensant que l’Iran aura de plus en plus de mal à les aider en raison de la pression américaine. Et les Houthis, de concert avec l’Iran, tablent à leur tour sur une usure économique mondiale, sur une usure économique saoudienne et, désormais, sur une atteinte réputationnelle.

C’est aussi ce qui explique cette soudaine escalade. Jusqu’à présent, seules les infrastructures énergétiques étaient visées par les Houthis, comme le complexe de Shaybah, l’une des installations les plus importantes d’Aramco, à l’est du pays, ainsi que Tanajib, une autre infrastructure énergétique critique de la même région, et bien sûr le pipeline déjà mentionné, créant ainsi une pression économique sur le royaume, mais aussi sur le reste du monde. Avec l’attaque des aéroports, un nouveau pas est franchi : en plus des objectifs économiques, des objectifs réputationnels sont désormais visés.

Une atmosphère de tension et de vulnérabilité s’est en effet emparée de l’Arabie saoudite, ébranlant le sentiment de sécurité que le pays s’efforçait de renvoyer au monde.

Militairement, les attaques révèlent de graves défaillances du système d’alerte précoce du royaume, malgré les milliards investis dans des systèmes de défense aérienne américains. Et voir Riyad et Dammam, longtemps considérées comme des bastions inviolables, être si facilement frappées a entamé la confiance dans le régime du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane.

D’autant plus que ces attaques surviennent au moment où le gouvernement fait face à des projections de déficit et à une contraction budgétaire, conséquences du conflit en Iran et des restrictions afférentes sur le marché des hydrocarbures et sur leur exportation. À cela s’ajoute désormais le fait que voir le pays aussi vulnérable ne va pas encourager le tourisme, et encore moins les investissements et les capitaux étrangers, piliers de sa stratégie de modernisation « Vision 2030 ».

Face à l’impasse et aux lourdes conséquences que cela implique, tout le monde menace et vocifère, y compris les Européens, dans le sillage de Trump. Consciente de sa faiblesse et du caractère aléatoire du soutien américain, l’Arabie saoudite diversifie ses alliances : c’est le sens du pacte de La Mecque, une alliance militaire avec la Turquie et le Pakistan. Mais il ne faut pas oublier que ces deux pays sont plus ou moins eux-mêmes à la botte des Anglo-Saxons de manière générale.

De plus, les Houthis ont clairement annoncé, via leurs porte-parole militaires, que toute force étrangère sur le sol saoudien serait de facto considérée comme une cible légitime. Un message qui s’adresse aussi aux Européens, et plus particulièrement au président français Emmanuel Macron, déjà très impatients de porter la guerre ailleurs sur la planète… au moins en paroles.

Car la seule solution de déblocage serait ici une grande offensive terrestre, exactement comme en Iran. Mais là aussi, les chances de succès sont relativement faibles, les coûts immenses et le risque de revers sérieux, d’enlisement et d’humiliation très élevé. Ce qui explique les atermoiements de tout ce petit monde derrière les déclarations de façade, Trump inclus.

En attendant, ils gagnent du temps. Même si la décision est plus politique que réellement matérielle, la livraison de diesel russe aux États-Unis, dans l’espoir illusoire de faire baisser les prix à l’approche des élections de mi-mandat de novembre, fait partie de cette stratégie de diversion temporaire. Elle sert aussi de levier pour inciter la Russie à contribuer à régler diplomatiquement la situation iranienne.

Il faudra pourtant à l’Occident et à ses alliés bien finir par prendre une décision, ou par enfin reconnaître leur défaite face à l’Iran, car vous aurez bien compris qu’il s’agit là du même conflit. Ils ne pourront pas éternellement prétendre ne pas avoir perdu et tenir ainsi en otage l’ensemble du commerce énergétique au détriment du monde entier. Surtout si, en parallèle, le seul pays qui sort réellement renforcé dans l’affaire – parce qu’il vend son pétrole sans passer par les détroits et détient ici un outil de pression autant économique que diplomatique – est leur autre adversaire : la Russie.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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