Municipales : autopsie d’une France en crise

Municipales : autopsie d’une France en crise Source: Gettyimages.ru
Jean-Luc Mélenchon [photo d'illustration]
Suivez RT en français surTelegram

Le premier tour des élections municipales en France montre clairement un pays en crise politique profonde, dont un des symptômes est l’ancrage à gauche des grandes villes du pays malgré une gestion souvent catastrophique. Une analyse d’Alexandre Regnaud.

Dans un système électoral à deux tours comme celui de la France, c’est au premier tour que le véritable panorama du paysage politique est le plus intéressant. C’est en effet là que toutes les forces politiques sont représentées, avant les magouilles d’appareil et les fusions d’entre-deux-tours, et c’est donc là qu’une véritable analyse est possible.

Illustrons ce fait par un exemple très simple : malgré les annonces médiatiques des partis de la gauche dite « de gouvernement » (PS, EELV), la plupart de leurs listes fusionnent avec celles de LFI pour le second tour dans les grandes villes : Toulouse, Nantes, Avignon, Besançon, etc.

Ces listes communes du second tour du « bloc de gauche » ne permettent pas d’analyser la différence fondamentale entre leurs électeurs, et donc de comprendre l’évolution du paysage politique français. Les résultats du premier tour, eux, le permettent.

Premier constat : les bons résultats de la gauche de gouvernement. Les listes PS/EELV arrivent largement en tête, par exemple à Montpellier ou Tours, et se positionnent en premier à Nantes, Poitiers, Lyon ou Bordeaux, et bien sûr à Paris.

Alors que cette gauche décroche largement lors des élections nationales, elle s’impose souvent en tête pour cette élection. Un paradoxe facile à comprendre si l’on analyse la sociologie de son électorat.

On remarque alors la large prédominance de ce que l’on appelle des diplômés-déclassés, c’est-à-dire des gens avec un haut niveau d’études, mais dont les revenus ne correspondent pas à ce qu’ils pourraient en attendre, et dont le pouvoir d’achat est en dégradation constante.

L’exemple type est celui des fonctionnaires diplômés, le paroxysme étant l’enseignant, à bac +5 avec un salaire de 1,3 SMIC après 8 ans d’ancienneté. Mais aussi les professions artistiques, certains indépendants, etc.

Qui plus est, du fait de ce que l’on appelle l’inflation des diplômes, cette catégorie comprend également les gens diplômés mais ne trouvant pas de travail dans leur domaine de compétence (souvent peu recherché), et obligés par nécessité de se replier sur des emplois jugés inférieurs. On pense au titulaire d’un master en sociologie du genre (ça existe), travaillant comme technicien ou agent de maîtrise, par exemple.

Ces diplômés-déclassés constituent la base électorale de la gauche de gouvernement, mais aussi, de par leur sociologie et leur mode de vie, une très grande part de la population des grandes villes.

Deuxième constat : malgré de multiples obédiences communistes, trotskistes, etc., l’extrême gauche se résume aujourd’hui principalement à LFI, les scores des autres tendances étant anecdotiques, ce que confirment les résultats de ce premier tour.

Les succès électoraux de LFI sont un fait marquant de cette élection. On pense bien sûr à la victoire dès le premier tour de son candidat à Saint-Denis, ou à la quasi-victoire (46 %) à Roubaix. Inutile de prendre des pincettes : LFI domine dans ce que l’on appelle pudiquement les « quartiers populaires », c’est-à-dire là où les citoyens issus de l’immigration à divers degrés sont largement surreprésentés. Toute sa stratégie électorale est basée sur ce public, et c’est un succès. Là où cet électorat est majoritaire, LFI est en tête.

La conjonction de ces deux constats, et donc de ces deux électorats, permet de résoudre un mystère apparent. Le fait est que, d’une manière générale, la gestion des grandes villes du pays par des coalitions de gauche est globalement jugée catastrophique.

Un exemple parfait est celui de Nantes. En 2016, la ville est dans le top 5 du classement « Villes et villages où il fait bon vivre ». Ce bon classement attire une nouvelle population, la sociologie de la ville change, la majorité municipale aussi ; la nouvelle mairie de gauche applique sa politique. Résultat : dix ans plus tard, en 2026, la ville est 57e du même classement.

Pourtant, le « bloc de gauche » sortant, PS et LFI, totalise encore à lui seul près de 46 % des voix au premier tour. Même chose à Paris où, malgré leur saccage internationalement reconnu de la ville, les forces de gauche cumulées arrivent largement en tête.

Ce qui est parfaitement logique si l’on considère que l’électorat des diplômés-déclassés dont nous venons de parler se concentre dans les grands centres urbains, et que c’est également là que l’on trouve la grande majorité des « quartiers populaires » et de l’électorat issu de l’immigration extra-européenne de LFI.

Il est donc possible de dire que, majoritairement, les grandes villes françaises, de par la composition même de leur population actuelle, sont désormais globalement inaccessibles pour les partis de droite.

La seule exception majeure se trouvant dans le sud-est du pays, et s’expliquant là aussi par la sociologie.

On y trouve par exemple davantage de retraités, venus profiter du climat. Cet électorat est traditionnellement plus à droite. Et s’il a longtemps été jugé comme un frein pour un parti comme le RN, la prédominance de la thématique sécuritaire dans le débat public a inversé la tendance depuis les élections législatives de 2024, d’après la Fondation Jean Jaurès.

D’une manière générale, le cas des retraités illustre une tendance au basculement d’une grande partie de l’électorat de la droite de gouvernement (LR) vers le RN. En cause, le rapprochement des LR avec le centre macroniste, jusqu’à la participation active au gouvernement (Dati, Retailleau, etc.), et donc le mécontentement de la part de l’électorat resté fidèle à ses idées d’origine. Et, à l’inverse, un glissement des positions du RN vers celles-ci.

En effet, le RN étant désormais pro-OTAN, pro-israélien et pro-Union européenne, plus rien ne le distingue d’une droite de gouvernement que recherche justement une partie de cet électorat. Ce qui explique en grande partie les très bons scores du RN dans des villes traditionnellement de droite du sud de la France, comme Nice ou Toulon.

Enfin, ces différents constats ne doivent cependant pas masquer la bonne tenue relative du centre macroniste dans les grandes villes. Les listes LR-Horizons-Renaissance-MoDem, parfois déguisées en « divers centre » ou « divers droite » pour localiser le scrutin, font des scores tout à fait honorables (de 25 à 40 %) à Metz, Nancy, Nantes, Bordeaux, Toulouse, Lyon et bien sûr Paris, où LR et Horizons se présentaient séparément mais ont déjà fusionné pour le second tour et totalisaient plus de 37 % des voix.

La part des « gagnants » (ou qui se considèrent comme tels) de la mondialisation, exclusivement concentrée dans les plus grands centres urbains, au détriment de tout le reste du pays.

Quelle conclusion en tirer ? Globalement la même que pour les dernières législatives : un pays fracturé en trois groupes irréconciliables et sans majorité claire.

Ces élections municipales confirment que les grandes villes sont désormais globalement de gauche, avec une bonne survivance du macronisme. Le reste du pays, la « France périphérique », est quant à lui globalement de droite, avec un glissement clair vers le RN depuis que la droite classique est devenue macroniste et le RN, un parti du système.

Avec une telle précarité des équilibres, les résultats du second tour ne seront pas réellement un enseignement, dépendant de faibles majorités résultant de la mobilisation de tel ou tel électorat particulier.

L’élection s’apparente de plus en plus à une loterie entre trois forces en équilibre, créant un sentiment d’injustice, d’incompréhension et d’inutilité chez une part croissante de la population. Ce que confirme le taux d’abstention de 42,8 %, 6 points de plus qu’en 2014 et presque 10 points de plus qu’aux législatives de 2024. Un score anormalement élevé pour une élection locale.

Un pays ingouvernable et sans cap, dans un monde en profonde mutation qui nécessite au contraire des prises de position et une vision claire. Moralité : sans l’émergence de formes et de forces politiques nouvelles, l’avenir de la France ne semble pas très radieux.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

Raconter l'actualité

Suivez RT en français surTelegram

Le plus populaire

En cliquant sur "Tout Accepter" vous consentez au traitement par ANO « TV-Novosti » de certaines données personnelles stockées sur votre terminal (telles que les adresses IP, les données de navigation, les données d'utilisation ou de géolocalisation ou bien encore les interactions avec les réseaux sociaux ainsi que les données nécessaires pour pouvoir utiliser les espaces commentaires de notre service). En cliquant sur "Tout Refuser", seuls les cookies/traceurs techniques (strictement limités au fonctionnement du site ou à la mesure d’audiences) seront déposés et lus sur votre terminal. "Tout Refuser" ne vous permet pas d’activer l’option commentaires de nos services. Pour activer l’option vous permettant de laisser des commentaires sur notre service, veuillez accepter le dépôt des cookies/traceurs « réseaux sociaux », soit en cliquant sur « Tout accepter », soit via la rubrique «Paramétrer vos choix». Le bandeau de couleur indique si le dépôt de cookies et la création de profils sont autorisés (vert) ou refusés (rouge). Vous pouvez modifier vos choix via la rubrique «Paramétrer vos choix». Réseaux sociaux Désactiver cette option empêchera les réseaux sociaux de suivre votre navigation sur notre site et ne permettra pas de laisser des commentaires.

OK

RT en français utilise des cookies pour exploiter et améliorer ses services.

Vous pouvez exprimer vos choix en cliquant sur «Tout accepter», «Tout refuser» , et/ou les modifier à tout moment via la rubrique «Paramétrer vos choix».

Pour en savoir plus sur vos droits et nos pratiques en matière de cookies, consultez notre «Politique de Confidentialité»

Tout AccepterTout refuserParamétrer vos choix