Selon une déclaration récente du FSB, les services de renseignement européens renforcent leur présence dans les pays de la CEI sous couvert de coopération. Pour Karine Bechet, les Occidentaux n’ont jamais renoncé à la doctrine américaine de la Guerre froide du Roll Back et veulent faire s’effondrer la Russie de l’intérieur.
Alexandre Bortnikov, le directeur du Service fédéral de sécurité (FSB) russe a mis l’accent sur l’intensification du travail des services spéciaux européens dans les pays de la CEI, autrement dit dans l’espace post-soviétique.
Selon lui, « Sous couvert de projets humanitaires dans les domaines du développement de la société civile, de l’enseignement, des migrations et de l'écologie, les services de renseignement de l'UE renforcent leur présence dans les pays de la CEI. » Plus concrètement, les services spéciaux européens utilisent les ONG pour surveiller la situation sur le terrain, constituer des groupes contestataires et introduire des agents d'influence à différents niveaux des instances gouvernantes de ces pays.
Si le travail des services de renseignement occidentaux dans l’espace vital de la Russie ne soulève aucune surprise, certains aspects doivent toutefois être précisés.
Tout d’abord, dans quel sens parle-t-on des « services de renseignement de l’UE » ?
Depuis de nombreuses années, nous voyons s’institutionnaliser un Renseignement au sein de l’UE, malgré son absence d’étaticité. Celui-ci concerne autant la question de la sécurité de l’espace Schengen, que la question de la planification d’opérations extérieures. Si dans le premier cas, la dimension policière (et de coopération européenne policière) domine, en revanche dans le deuxième cas nous sommes confrontés à la question très sensible d’un renseignement militaire, pour une institution, l’UE, qui n’en a initialement et formellement ni la vocation, ni la compétence.
Ce second aspect est particulièrement important dans le cadre de l’intensification de la confrontation avec la Russie. Comme le souligne Olivier Chopin, « Il y a ensuite ce que l’on peut qualifier de renseignement « diplomatique » ou « extérieur » (...) et qui est quant à lui lié grosso modo aux logiques de la PESC puis de la PSDC. Ce renseignement pourrait être décrit ainsi : un renseignement d’intérêt militaire produit à des fins diplomatiques. »
Ce n’est pas un hasard si le renseignement extérieur de l’UE s’est développé après la chute de l’URSS, dès 1997 et ne cesse depuis 2010 de se renforcer, avec la structuration de cette branche, notamment à partir de la création du Service européen d’actions extérieures et la mise en place en 2012 d’un véritable Centre de renseignement. Et ces institutions n’ont cessé depuis de se développer.
Ainsi, le niveau du renseignement en Europe est double, d’un côté national, d’un autre côté supra-national, entre les mains d’une structure, l’UE, qui n’a aucun caractère démocratique et aucune responsabilité. Sans oublier que l’UE ne défend pas l’intérêt du continent européen, mais utilise les pays européens dans l’intérêt « supérieur » global.
La question de l’autonomie de ce double degré de renseignement européen se pose alors. La collaboration entre les services de renseignement des pays européens, l’UE et les services américains est bien établie. Personne ne s’en cache, cela est même ouvertement repris par les médias, notamment français. Le rapprochement dans sa période récente s’est fait sous couvert de lutte contre le terrorisme et de contrôle des frontières. Mais les mécanismes sont posés, le renseignement s’est désétatisé en Occident, pour devenir lui aussi global.
Le problème des coopérations horizontales (entre les pays européens) soulève, de son côté, celui d’une intégration verticale, et par rapport à l’UE, et par rapport au renseignement américain. La perte de souveraineté des pays européens les mettent en position de faiblesse d’une part face aux institutions européennes, qui prennent de plus en plus de pouvoir, et d’autre part face au centre de gouvernance de ce Monde global, face aux États-Unis.
À travers cette grille d’analyse, il devient évident que le travail des services de renseignement européens dans l’espace post-soviétique s’inscrit dans une régionalisation de la globalisation. Ils effectuent localement la mission déléguée par le centre de décision.
Autrement dit, les Européens ne propagent pas la civilisation européenne dans les pays de la CEI, mais mettent en place les conditions d’un contrôle mondialiste de cet espace stratégique pour la Russie.
Ce qui nous conduit à la seconde question fondamentale, celle du but d’une telle démarche.
Dès la Guerre froide, la doctrine du Roll Back avait pour finalité de réduire l’espace d’influence de l’URSS, puis de la déstabiliser de l’intérieur, en travaillant à la fois avec les populations et les élites. Ce qui a bien fonctionné, puisque l’URSS s’est effondrée en 1991, à la fois suite au travail dit « d’ouverture » des élites soviétiques dirigeantes, qui finalement consistait en une remise en cause des lignes de gouvernance de cet espace, et grâce au développement d’un culte de l’Occident, revêtu de tous les fantasmes.
Fonctionnellement, la situation n’a pas changé. L’Eldorado désormais global est toujours vendu aux populations, même s’il est plus difficile de le faire passer en raison des crises sociales et économiques en Occident. Le travail avec les élites de l’espace post-soviétique est, pour sa part, beaucoup plus efficace.
Les programmes de coopération dans le domaine de l’éducation permettent de reconfigurer les sociétés dans le temps, en préparant une société, qui aura une vision du monde conforme aux dogmes globaux et ne les remettra pas en cause.
Le développement quasi obligatoire du numérique dans tous les pays permet un accès pour le Centre de ce Monde globalisé à une quantité d’informations, toujours plus sensibles. Et aucun pays ne se permettrait de remettre le culte numérique en cause, par peur d’avoir l’air « en retard » ou rétrograde.
Les programmes dans le domaine de l’administration publique doivent permettre, en intégrant et implantant la logique néolibérale, d’affaiblir structurellement les organes étatiques, ce qui permet de diminuer leur efficacité et donc à terme de les délégitimer. La numérisation totale de l’État et le management à la place du politique sont devenus des armes infaillibles de contrôle entre les mains des élites mondialistes.
L’intérêt pour ces élites mondialistes est bien de maîtriser l’étranger proche de la Russie, puisque, dans leur logique, il faut terminer le travail fait en 1991. Après la chute de l’URSS, ils travaillent à celle de la Russie. Leur démarche est fondamentalement rationnelle : la Russie s’étant finalement relevée, elle présente un danger pour ces élites. Du fait même de son existence en cette forme, la caractéristique globale de ce monde est remise en cause.
La méthode est simple et repose sur deux plans : le virtuel et le réel. Comme le déclare Bortnikov : « D’après les données disponibles, les services de renseignement occidentaux sont à l’origine de programmes, visant à créer un réseau de laboratoires « numériques » à travers la CEI, dont les missions consistent notamment à collecter et à étudier les profils comportementaux typiques de la population à l’aide de technologies d’intelligence artificielle, à identifier les « points de tension » dans la société et à modéliser les réactions sociales à divers facteurs externes, y compris les actions gouvernementales. ».
Ainsi, la collecte de données en ligne, puisque désormais chacun est tenu d’avoir un profil – voire une vie – virtuel, sert de base pour analyser les points faibles de ces sociétés. Ensuite, dans le réel, il est possible de travailler concrètement avec certaines élites de ces pays, de faire monter le mécontentement social dans certaines régions ou sur certaines questions, afin d’installer des élites contrôlables ou, si les élites nationales résistent, de maintenir un chaos social, qui empêche ces élites de gouverner efficacement ce territoire.
Mais en poussant cette logique à sa fin ultime, les services occidentaux de renseignement ne travaillent pas que dans l’espace de l’étranger proche de la Russie, cet espace n’est qu’une étape. Le but est bien la Russie. Et comme le répète le président Poutine, la Russie ne peut être vaincue que de l’intérieur. C’est un front, dans cette guerre existentielle pour les mondialistes autant que pour la Russie, qui ne peut être négligé et oblige à une remise en cause des réformes néolibérales.
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