Dès 2023, le président russe avait désigné les États-Unis comme responsables de la guerre en Ukraine. Pour Karine Bechet, il est temps d’en tirer les conséquences logiques, politiques et militaires afin de contenir l’ennemi.
Dans le cadre de ce conflit en Ukraine, la détermination de « l’ennemi » est une question particulièrement délicate. Les Atlantistes ne se posent certes pas beaucoup de questions : pour eux, la Russie est l’ennemi idéal. Elle est régulièrement désignée comme telle, aussi bien dans les documents officiels que dans les discours des responsables politiques. Mais pour la Russie, où le jeu politique est plus subtil — disons même où il reste un jeu politique —, les enjeux sont tout autres et la désignation de l’ennemi demeure assez discrète.
Non qu’il soit objectivement difficile à nommer, mais les conséquences politiques et militaires pourraient être sérieuses. Car dire oblige à agir. La détermination de l’ennemi est un élément fondamental dans tout conflit : elle permet d’en apprécier les limites, les contours et la stratégie.
Le discours politico-médiatique russe qualifie souvent « l’Ukraine » ou « l’armée ukrainienne » comme auteur des frappes ou des crimes commis contre la Russie. Pourtant, que reste-t-il de l’Ukraine, tant que de de l’armée ukrainienne ?
L’Ukraine a disparu comme État en 2014, avec la révolution du Maïdan, qui a fait passer ce territoire sous contrôle étranger, détruit ce qui restait des institutions publiques après la révolution orange de 2004 et noyé la société dans le chaos et le sang.
« L’Ukraine » ne peut donc être « auteur », dans le sens où la décrépitude institutionnelle dans laquelle elle se trouve ne lui permet pas de prendre des décisions stratégiques, ni d’assumer une armée au sens classique du terme : à savoir nationale, étatique.
Mais cette « restriction » volontaire de l’ennemi a permis jusqu’à ce jour de limiter la réaction russe au front ukrainien, dans le cadre de l’Opération militaire spéciale.
En revanche, l’Ukraine est utilisée. La carcasse institutionnelle de l’État, évidée de son existence juridique et politique réelle, devient un instrument redoutable entre des mains étrangères, qui agitent et manipulent ce triste Frankenstein quasi étatique.
Quelles sont ces petites mains ? Là se trouve l’ennemi.
Les Européens sont souvent visés par la Russie comme étant quasiment les seuls responsables de cette guerre et de sa prolongation. Ils sont les plus virulents dans le discours, et ce de manière constante. Ils fournissent des armes, entraînent militairement les Ukrainiens, financent le front et maintiennent la carcasse étatique ukrainienne sous perfusion financière. Ce qui leur permet d’agir sous drapeau ukrainien et de rester dans l’ombre.
Mais cette construction politico-communicationnelle suppose que les pays européens, qui ont transféré leurs prérogatives de puissance publique à des structures de l’UE, sont toujours en état de prendre ces décisions stratégiques et de défendre des intérêts propres sur la scène internationale. Sans oublier que, dans cette configuration, l’UE serait censée prendre ses décisions dans l’intérêt des pays européens qui la composent.
Cela impliquerait alors une autonomie des élites européennes, lesquelles, comme « élites », seraient reliées non seulement entre elles — ce qui est observable —, mais également aux territoires qu’elles dirigent, ce qui n’est malheureusement plus le cas. Les élites nationales font partie des élites globales, et l’UE constitue un organe régional de gouvernance globale.
Pourtant, la Russie focalise essentiellement son discours politico-communicationnel sur les Européens, laissant les Américains dans l’ombre. Cette orientation a permis jusqu’à présent, d’une part, de jouer sur une possible rupture interne des Globalistes après l’élection de Trump et, d’autre part, de tenter de leur faire comprendre leur responsabilité. Tout en laissant, sait-on jamais, une porte de sortie « au chef », si jamais les Américains voulaient réellement mettre fin au conflit contre la Russie. Ce qui n’a pas été le cas.
Pour autant, cette stratégie, et communicationnelle et militaire, arrive à son point d’épuisement. Si elle a permis d’éviter un embrasement du conflit et de protéger notamment des vies, elle n’a pas pu tenir sa fonction de retenue et de dissuasion de l’ennemi, qui l’interprète comme de la faiblesse et se croit tout permis en toute impunité.
En décembre 2023, lors d’une réunion élargie avec le ministère de la Défense, le président Poutine avait déjà mis clairement les points sur les i en pointant le rôle central et moteur joué par les Américains dans le conflit en Ukraine :
« Les États-Unis, ayant atteint leurs objectifs actuels, à savoir avoir, selon leurs propres termes, “séparé” l’Ukraine et rompu les relations de la Russie avec l’Europe, ont malheureusement obtenu ce qu’ils souhaitaient. Nous ne pouvions agir autrement ; nous aurions alors dû tout abandonner et les regarder s’emparer de tout ce qui nous appartenait, de notre héritage russe ancestral. Nous ne pouvions pas nous le permettre, et ils le savaient, mais ils l’ont fait délibérément. Ils nous ont entraînés, ainsi que l’Europe, dans ce conflit, atteignant ainsi leurs objectifs : ils ont “démembré” la Russie et l’Europe, et maintenant ils font peser le fardeau des responsabilités et des paiements sur l’Europe. »
Et tout cela, selon le président russe, a été facilité, d’une part, par la faiblesse des élites européennes et, d’autre part, par l’instrumentalisation des réseaux néonazis ukrainiens, largement repris en main.
Ainsi, dès décembre 2023, le président russe ciblait très clairement l’ennemi : les États-Unis, à la tête des élites globalistes. Lors de la conférence de presse du 9 mai dernier, Vladimir Poutine l’a répété, certes d’une autre manière : les élites globalistes font la guerre à la Russie en Ukraine.
L’élection de Trump n’a rien changé et n’aurait, en réalité, strictement rien pu changer, même s’il l’avait voulu. Car la question est institutionnelle, non personnelle. Nous ne sommes pas au marché pour négocier une remise sur un tapis... ou sur la fin d’un conflit. Les enjeux en cours dépassent les intérêts de la personne concrète exerçant la fonction présidentielle.
Ces paroles particulièrement justes du président russe doivent conduire à leurs conséquences logiques, qui commencent lentement à se faire jour. Dans le cercle des élites étatistes, la conception d’une réponse stratégique stratifiée émerge progressivement. Pour certains, elle doit emprunter l’escalier marche après marche ; pour d’autres, il est possible d’en sauter quelques-unes. Dans tous les cas, la Russie doit reprendre l’initiative stratégique.
Ainsi, Andreï Ilnitski, ancien conseiller du ministre de la Défense et membre du Présidium du Conseil de la politique extérieure et de défense, a formalisé une stratégie en quatre paliers : premièrement, mettre hors service les infrastructures critiques ukrainiennes — métallurgie, énergie, ports, voies ferrées ; deuxièmement, détruire le complexe militaro-industriel sur le sol ukrainien ; troisièmement, frapper les trois principales bases de l’OTAN dans les pays baltes ; quatrièmement, frapper les bases de l’OTAN en Pologne et en Roumanie, ainsi que les sites étrangers produisant les armes utilisées sur le front. Comme le souligne l’auteur, la réalisation des deux premiers points permettrait, en principe, de rendre inopérante la carcasse étatique ukrainienne.
Or il y a peu de chances que les Atlantistes aient la possibilité, et le courage, d’assumer un affrontement direct avec la Russie. D’une certaine manière, le temps joue aussi en leur faveur, car il leur donne la possibilité de se réorganiser.
L’impératif d’une transition stratégique oblige à une véritable détermination de l’ennemi, qui soit suffisamment ferme et accompagnée d’actes, en plus des paroles, afin que les Atlantistes croient à nouveau, comme ce fut le cas au début de 2022, en la volonté des autorités russes. Aucune stratégie militaire ne peut fonctionner sans une volonté politique ferme et stable.
La Russie prend lentement, mais sûrement, ce virage. Mais les Atlantistes, eux, sont-ils réellement prêts ?
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