Oui, la victoire de l’AfD représente un danger pour la démocratie, mais pas de la manière dont on vous le dit

Oui, la victoire de l’AfD représente un danger pour la démocratie, mais pas de la manière dont on vous le dit Source: Gettyimages.ru
Friedrich Merz [photo d'illustration]
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Pour l'Allemagne, le risque actuel ne réside pas dans une poussée de l’opposition, mais dans la manière dont Berlin pourrait y répondre : par la diffamation, l’instrumentalisation de la justice et un mépris accru envers les électeurs. Analyse de l'historien allemand Tarik Cyril Amar.

Quoi qu’on pense du chancelier allemand Friedrich Merz, ancien ponte de BlackRock et grincheux en chef, il lui arrive de faire preuve d’une vivacité d’esprit inattendue.

Il est actuellement sous le choc, véritablement sidéré ! Il a pris conscience que son parti, l'Union chrétienne-démocrate (CDU), et les conservateurs traditionnels se trouvent « en grand danger » après avoir essuyé leur pire défaite depuis des décennies.

Cette figure allemande de l’impopularité commentait, bien entendu, les résultats des élections régionales en Saxe-Anhalt. Le scrutin a consacré la victoire écrasante du parti de nouvelle droite Alternative pour l’Allemagne (AfD), porté par son étoile montante Ulrich « Uli » Siegmund.

Ils ont infligé un fiasco colossal et dévastateur à la CDU et, bien entendu, à Merz en personne : l’AfD a recueilli 43,8 % des suffrages, contre 17,2 % pour la CDU. Par rapport aux dernières élections régionales, l’AfD a progressé de 23 points, tandis que la CDU en a perdu 19,9.

Les sondages montrent que l’AfD a massivement capté d’anciens électeurs de la CDU et a également mobilisé, avec un succès inédit, des personnes qui auparavant s’abstenaient. En ce qui concerne les tranches d’âge, l’AfD domine la quasi-totalité du spectre, sauf chez les personnes très âgées.

La CDU, qui a gouverné Magdebourg, la capitale de la Saxe-Anhalt, pendant plus de deux décennies, n’a pas subi une simple défaite, mais un effondrement catastrophique qui ébranle le parti, pour reprendre les mots de Merz, « jusque dans ses fondations ». Ce parti, qui fut longtemps la force au pouvoir d’abord en Allemagne de l’Ouest puis après la réunification de 1990, est en lambeaux. C’est le signe avant-coureur de perspectives encore plus sombres. En Saxe-Anhalt, le parti n’a plus d’avenir, au sens propre du terme : chez les plus jeunes électeurs, la CDU a recueilli un score lamentable de 5 %, bien en deçà de son résultat global, pourtant déjà désastreux.

L’homme qui a conduit de manière particulièrement active le parti d’Helmut Kohl et d’Angela Merkel à cette débâcle totale est peut-être encore en poste pour l’instant. Fidèle à lui-même, il ne montre aucun signe d’une volonté d’assumer ses responsabilités, c’est-à-dire de démissionner. Toutefois, des rumeurs de fronde au sein de la CDU contre Merz circulaient déjà avant le désastre. Les appels à mettre un terme à son mandat désastreux n’ont fait que s’amplifier depuis. Et si ce n’est pas pour tout de suite, cela arrivera bientôt : après avoir subi – et provoqué – une défaite cuisante, Merz devra prochainement affronter d’autres élections régionales qui risquent, elles aussi, de mal tourner pour la CDU.

Le séisme de Magdebourg

Certes, la Saxe-Anhalt est un petit Land. Un des 16 États fédérés allemands, il compte 2,1 millions d’habitants, dont environ 1,7 million d’électeurs. C’est moins que le corps électoral de la ville de Hambourg, par exemple. Cependant, personne en Allemagne ne cherche à faire croire que ce qui s’est passé en Saxe-Anhalt restera confiné à la Saxe-Anhalt. Au contraire, tout un chacun – dans l’ensemble du paysage médiatique comme sur tout l’échiquier politique – considère comme une évidence que ces élections auront inévitablement des répercussions nationales considérables. Il n’a même pas fallu attendre la publication inhabituelle du président américain Donald Trump sur les réseaux sociaux pour souligner que le séisme de Magdebourg se répercute également à l’échelle internationale.

Si Merz venait à tomber – et peut-être même s’il s’accrochait longtemps à son poste avant d’en arriver là –, la coalition centriste radicale actuellement aux commandes à Berlin ferait l’objet d’une pression immense. En témoigne le fait que son représentant du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD), Lars Klingbeil, le ministre des Finances et grand architecte de l’austérité, s’inquiète déjà ouvertement, et avec effroi, de la nécessité de revoir certaines des coupes drastiques imposées par Berlin aux retraites, à la santé et à la sécurité sociale. Comme quoi, un peu de douleur aide à se concentrer.

Une chose semble enfin avoir été assimilée par l’establishment allemand qui est lent, indolent et suffisant : ledit « cordon sanitaire », c’est-à-dire la discrimination délibérée non seulement à l’encontre de l’AfD, mais aussi de ses millions d’électeurs, a échoué et n’offre aucun espoir pour l’avenir. S’obstiner dans cette stratégie imbécile, profondément antidémocratique et tout simplement d’une injustice indécente ne fera que renforcer l’AfD. Exactement comme cela a été le cas jusqu’à présent.

Toutefois, ne nous y trompons pas : les centristes radicaux allemands sont obstinés. Même une fois le « cordon sanitaire » abattu, ils pourraient encore tenter de s’accrocher à ses décombres quelque temps. Cela ne changera rien, en fin de compte. C’est autre chose qui pourrait avoir des conséquences bien plus lourdes et déstabilisatrices : que se passerait-il s’ils radicalisaient davantage leur stratégie à l’encontre de l’AfD, de sa poussée électorale (résultat de scrutins libres et réguliers) et de ses partisans ?

Pour toute personne sensée, une telle obstination pourrait sembler absurde : où cela est-il censé mener ? À de graves troubles ? À une sécession ? Pourtant, il suffit d’observer la politique actuelle de l’establishment à l’égard de la Russie, de l’Ukraine et du conflit ukrainien pour comprendre que le Berlin d’aujourd’hui ne recule devant rien, même lorsque la démarche est totalement insensée et hautement préjudiciable à l’Allemagne.

« Rassurer » des citoyens allemands

Et c’est là, en dépit de la propagande incessante et de moins en moins efficace des médias traditionnels visant à assimiler l’AfD à une résurgence du nazisme, que réside la véritable menace pour la démocratie. Merz a d’ores et déjà adopté un ton pour le moins menaçant : il s’agit de « rassurer » des citoyens allemands qui, pour la plupart, ne peuvent pas le supporter en affirmant que la Loi fondamentale allemande, de facto la Constitution, « prévaut également en Saxe-Anhalt ».

Comme, en réalité, personne n’a contesté ce fait, la déclaration de Merz paraît suspecte. On peut aisément y voir une allusion grossière au fait que Berlin cherche des prétextes pour mener une guerre juridique déloyale contre l’AfD en général, contre l’AfD en Saxe-Anhalt en particulier, ou contre un gouvernement régional dirigé par l’AfD à Magdebourg. Ce scénario pourrait devenir encore plus probable si des dissidents de la CDU venaient rejoindre l’AfD dans cette région, ce qui semble vraisemblable.

Auquel cas les dirigeants de la CDU à Berlin – si Merz continue d’y exercer sa domination – voudraient également faire un exemple de ces rebelles locaux et sanctionner l’AfD pour l’incapacité de la CDU elle-même à maintenir la cohésion au sein de ses troupes. Enfin, n’oublions jamais que Merz est aussi « Monsieur Cordon sanitaire » : aucun homme politique en Allemagne n’est plus étroitement associé à cette politique qui a échoué. Sa frustration personnelle doit être immense ; quant à sa bonne foi et à son sens de l’équité, ils sont notoirement limités.

La Russie, la Russie, la Russie...

Et puis il y a – roulement de tambour, fanfare triomphale et un bâillement interminable et tourmenté – la Russie, la Russie, la Russie. Oui, vous avez deviné : après avoir mis l’économie allemande plus à mal qu’elle ne l’avait jamais été depuis la Seconde Guerre mondiale, après avoir conduit le pays au bord d’une Troisième Guerre mondiale, situation inédite depuis la seconde, et après avoir englouti l’argent des contribuables allemands dans le gouffre financier qu’est Kiev à hauteur d’au moins 100 milliards d’euros (et le compteur tourne toujours), Merz et sa bande hétéroclite tentent sérieusement de nous faire croire que la véritable raison pour laquelle plus personne ne veut d’eux, c’est Moscou ou, pourquoi pas, le président Vladimir Poutine en personne.

Les habituels relais de la « société civile » ont déjà commencé à pointer du doigt les responsables. Merz lui-même a trouvé le temps de réaffirmer que, « surtout en ce moment », il ne « céderait pas d’un millimètre » sur sa volonté, en somme, d’entraîner l’Allemagne dans une guerre ouverte contre la Russie, car la guerre par procuration actuelle ne lui suffit pas.

Et, bien entendu, le public est soumis à un tir de barrage de propagande incessant visant à discréditer l’AfD dans son ensemble, et plus particulièrement en Saxe-Anhalt, en la présentant comme une « cinquième colonne » de Moscou. En réalité, son crime est d’avoir exprimé la résistance, parfaitement fondée, de nombreux Allemands ordinaires face au bellicisme incontrôlé de l’establishment.

En somme, si l’on considère conjointement ces deux axes de défense – ou d’attaque – de la CDU, il apparaît clairement que la véritable menace pour la démocratie allemande émane, comme par le passé, du centre radical : accuser l’AfD d’être un cheval de Troie russe tout en laissant entendre que son succès serait, d’une manière ou d’une autre, incompatible avec la Constitution, voilà les ingrédients clés pour justifier la répression. Espérons que ni Merz, ni la CDU, ni l’establishment dans son ensemble n’oseront s’y risquer, car une telle tentative susciterait de la résistance. Berlin a déjà compromis la paix à l’étranger ; la paix intérieure ne doit pas subir le même sort.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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