L’étrange nouvelle visite du président guinéen Mamadi Doumbouya à son homologue ivoirien Alassane Dramane Ouattara

L’étrange nouvelle visite du président guinéen Mamadi Doumbouya à son homologue ivoirien Alassane Dramane Ouattara© RS
Mamadi Doumbouya, président guinéen, et Alassane Dramane Ouattara, président ivoirien. [Crédit : réseaux sociaux]
Suivez RT en français surTelegram

Que cache la nouvelle visite de Mamadi Doumbouya le 11 septembre en Côte d’Ivoire ? Le professeur Franklin Nyamsi, président de l’Institut de l’Afrique des Libertés, tente d'éclaircir ce point en analysant les enjeux politiques et géopolitiques de ce déplacement, sur fond de tensions régionales.

Au mois de juin, le président guinéen, le général Mamadi Doumbouya, était en visite officielle en Côte d’Ivoire, où il a été solennellement reçu par son homologue ivoirien Alassane Dramane Ouattara. En raison de la proximité géographique et culturelle des deux pays, il n’y a aucun doute que les matières à coopération bilatérale et multilatérale ne manquent point. Les échanges au sommet entre les deux chefs d’Etat paraissent donc, somme toute, normaux. Mais notre attention a été attirée par une nouvelle visite, le 11 septembre, moins de trois mois plus tard, du président guinéen à Abidjan : qu’est-ce qui peut expliquer qu’une rencontre physique entre les deux hommes d’Etat soit nécessaire maintenant, alors que les discussions menées en juin pourraient utilement se poursuivre par toutes sortes de canaux diplomatiques appropriés entre les deux capitales ?

C'est le timing qui pose des questions

D’emblée, un examen des motivations officielles de la visite du 11 septembre, notamment évoquées dans un communiqué de la présidence guinéenne, laisse songeur tout observateur expérimenté. La Guinée place la visite sous le signe du panafricanisme. Que la Guinée soit une terre vivante du panafricanisme, depuis notamment le grand camarade Sékou Touré, l’homme du NON à la France de de Gaulle en 1958, voilà qui est hors de doute. Et c’est dans la continuité de cette tradition politique que le CNRD de Guinée sous le général Doumbouya a refusé de se ranger derrière la CEDEAO néocolonisée par Paris, comme le Mali, le Burkina Faso et le Niger, aujourd’hui rassemblés dans l’AES, depuis 2021 jusqu’à ce jour.

Mais que l’on veuille nous présenter comme panafricaniste le régime ivoirien d’Alassane Dramane Ouattara, vautré et adoubé par le néocolonialisme français et l’impérialisme otanien, voilà une ficelle trop grosse pour ne pas être vue et dénoncée. Pur et fier produit du colonialisme et du néocolonialisme français, le président ivoirien prend régulièrement ses ordres à Paris où ses innombrables voyages inopinés sont une triste banalité. Qui plus est, Alassane Dramane Ouattara est le porte-flambeau attitré de la Françafrique, dont il a appliqué, le doigt sur la couture, tous les ordres de déstabilisation contre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, y compris en instrumentalisant la CEDEAO, comme on l’a vu en juillet-août-septembre 2023. N’avait-il pas ouvertement déclaré la guerre au Niger du président Tiani et promis de restaurer par la force le satrape françafricain Mohamed Bazoum qui bradait allègrement l’uranium nigérien à l’impérialisme français ?

Dès lors, il faut donc aller au-delà du prétexte diplomatique allégué du panafricanisme qui fonctionne en réalité comme un voile cachant des réalités géopolitiques et géostratégiques autrement plus préoccupantes pour les deux dirigeants guinéen et ivoirien.

Côté ivoirien, l’opposition du régime guinéen de Doumbouya au projet de nouvelle monnaie ECO de la CEDEAO porté par Ouattara et Macron a suscité de nombreux grincements de dents au palais présidentiel d’Abidjan. Le refus répété du général Doumbouya de permettre l’ouverture à la frontière Guinée-Mali d’une base d’entraînement des terroristes du FLA-JNIM par les impériaux-terroristes français et ukrainiens, freine les plans de déstabilisation de Macron et Ouattara contre le régime du président malien Assimi Goïta. Enfin, l’hostilité du régime Doumbouya aux amis guinéens de Ouattara, tel notamment l’ancien Premier ministre guinéen Sydia Touré – par ailleurs ancien chef de cabinet de Ouattara quand il était Premier ministre de Côte d’Ivoire –, président en exil du parti UFRG (Union des forces républicaines de Guinée). Alassane Ouattara aimerait remettre en selle à Conakry son homme de main Sydia Touré et s’évertue à l’incruster dans le régime du CNRD, malgré les innombrables incompatibilités d’ambitions politiques qui oppose le protégé de Ouattara au président Doumbouya.

Côté guinéen, le général Mamadi Doumbouya ne s’est pas déplacé derechef par hasard en ce mois de septembre. Sachant le degré d’influence et de nuisance d’Alassane Dramane Ouattara dans le système françafricain, il souhaiterait apaiser la colère de Ouattara sur les questions de l’ECO et de la déstabilisation conjointe du Mali. Le général Doumbouya va sans doute tenter une énième explication de texte de la vision souverainiste et panafricaniste guinéenne sur ces deux questions. Mais le clou des soucis du général Mamadi Doumbouya vient de la crise de confiance qui a éclaté dans ses forces spéciales dont près de 200 éléments se sont fondus dans la nature. Le 24 août, un décret présidentiel a radié presque deux centaines d’éléments de l’armée dont notamment le commandant Michel Lamah, l’un des cerveaux des forces spéciales qui ont renversé le régime Alpha Condé le 5 septembre 2021. Le soupçon est fort que ces éléments rebelles déserteurs se soient rassemblés sous le commandement de l’officier Michel Lamah pour porter l’estocade le moment venu à leur ancien patron le général Mamadi Doumbouya. Il est donc quasiment certain que c’est pour désamorcer cette bombe à retardement que le président guinéen vient assouplir l’aigreur de son homologue ivoirien. Dans la même logique Doumbouya, en échange du refus d’accueillir l’opposition ivoirienne en Guinée, aimerait s’assurer que l’opposition guinéenne en Côte d’Ivoire soit toujours désarmée par le pouvoir Ouattara au nom du bon voisinage françafricain.

Mais, le général président guinéen Mamadi Doumbouya réussira-t-il à négocier ce deal difficile avec un Alassane Ouattara connu pour sa mauvaise foi légendaire ? Que peut donner le chef de l’État guinéen en échange de la paix perpétuelle espérée à sa frontière ivoirienne ?

La marge de manœuvre de Conakry – qui plus est en froid avec Paris – est mince et tout le monde sait qu’Alassane Dramane Ouattara, quoiqu’on lui donne en retour en Afrique, a toujours la rancune tenace envers toute personnalité politique qui ose lui tenir tête en Afrique. N’est-ce pas au contraire en assumant et renforçant, à l’instar du Togo du président Faure Gnassingbé, ses relations avec l’AES, que le président du CNRD de Guinée peut espérer consolider son assise dans la sous-région ouest-africaine ? Se laisser tenter par les appels à la déstabilisation de l’AES, ne serait-ce pas tout simplement, en plus de sa fragilité politique interne, porter l’estocade finale à son propre régime, quand on sait les liens puissants qui rattachent par exemple les intérêts vitaux des peuples malien et guinéen ? L’allure que prendra la politique sous-régionale du président Mamadi Doumbouya à son retour de ce voyage ivoirien nous renseignera rapidement sur la tournure imminente de la situation géopolitique en Afrique de l’Ouest. Qui vivra verra.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

Raconter l'actualité

Suivez RT en français surTelegram

En cliquant sur "Tout Accepter" vous consentez au traitement par ANO « TV-Novosti » de certaines données personnelles stockées sur votre terminal (telles que les adresses IP, les données de navigation, les données d'utilisation ou de géolocalisation ou bien encore les interactions avec les réseaux sociaux ainsi que les données nécessaires pour pouvoir utiliser les espaces commentaires de notre service). En cliquant sur "Tout Refuser", seuls les cookies/traceurs techniques (strictement limités au fonctionnement du site ou à la mesure d’audiences) seront déposés et lus sur votre terminal. "Tout Refuser" ne vous permet pas d’activer l’option commentaires de nos services. Pour activer l’option vous permettant de laisser des commentaires sur notre service, veuillez accepter le dépôt des cookies/traceurs « réseaux sociaux », soit en cliquant sur « Tout accepter », soit via la rubrique «Paramétrer vos choix». Le bandeau de couleur indique si le dépôt de cookies et la création de profils sont autorisés (vert) ou refusés (rouge). Vous pouvez modifier vos choix via la rubrique «Paramétrer vos choix». Réseaux sociaux Désactiver cette option empêchera les réseaux sociaux de suivre votre navigation sur notre site et ne permettra pas de laisser des commentaires.

OK

RT en français utilise des cookies pour exploiter et améliorer ses services.

Vous pouvez exprimer vos choix en cliquant sur «Tout accepter», «Tout refuser» , et/ou les modifier à tout moment via la rubrique «Paramétrer vos choix».

Pour en savoir plus sur vos droits et nos pratiques en matière de cookies, consultez notre «Politique de Confidentialité»

Tout AccepterTout refuserParamétrer vos choix