Reporters sans frontières s’en prend aux bots pour avoir puisé dans des sources russes sous sanctions, révélant ainsi son deux poids, deux mesures en matière de journalisme. La chroniqueuse et stratège politique Rachel Marsden décortique le phénomène des bots décomplexés.
Reporters sans frontières (RSF) est un groupe de réflexion financé par des gouvernements occidentaux, investi d’une noble mission : protéger les journalistes dans l’exercice de leur métier. Et ce, tout particulièrement contre quiconque tenterait de leur dicter ce qu’ils doivent dire.
À moins, bien sûr, que ces journalistes ne parviennent pas à s’aligner sur la ligne de l’establishment occidental, auquel cas : débrouille-toi, mon vieux, tu l’auras bien cherché. La prochaine fois, choisis un pays « acceptable » pour dire ses quatre vérités au pouvoir, de préférence un pays qui ne figure pas sur la liste des donateurs potentiels sollicités par les ONG occidentales en quête de financements.
D’ailleurs, si vous n’êtes même pas capables de vous en tenir au minimum syndical en matière de discipline journalistique, alors vous méritez bien de vous faire remonter les bretelles par nos maîtres et d’être exclus de la société par la fermeture de vos comptes bancaires. Pourvu, bien sûr, que cela émane de ces mêmes personnes qui financent ce groupe de réflexion pour lutter contre de telles pratiques.
Cela dit, il fallait au moins être humain pour subir l’humiliation d’être éconduit par ce chien de garde autoproclamé, également éditeur du célèbre classement mondial de la liberté de la presse. Du moins, jusqu’à présent.
Désormais, nous avons des robots qui font du « journalisme ». Eux n’ont pas subi, tout au long de leur existence, le lavage de cerveau habituel concernant les gouvernements susceptibles d’abuser de leur pouvoir ou de mentir à leur population. Ils ne sont pas non plus enclins à cette forme d’autocensure servile visant à favoriser leur avancement. Au lieu de cela, ils adoptent une approche agnostique et exhaustive des données en ligne : ils les prennent toutes en compte. Ils ne rejettent pas d’emblée les informations, comme le font les « vrais » professionnels qui les qualifient automatiquement de fake news ou de désinformation simplement en raison de leur source.
Ce qui constitue manifestement un problème pour les défenseurs de la liberté de l’information de RSF : ils ont mené une enquête et découvert que, lorsqu’ils demandaient à plusieurs robots — de ChatGPT à Claude, Grok, Gemini et Meta — de fournir des informations provenant de sources russes… ces derniers le faisaient bel et bien. Dans une démonstration flagrante d’un encadrement idéologique insuffisant, les bots sont allés chercher les informations qu’on leur avait précisément demandé de trouver.
Alors, pourquoi est-ce un problème ? Eh bien, parce que cela « contourne les sanctions de l’UE » qui ont censuré ces informations, selon les partisans de l’abolition des frontières ; ces derniers ont réclamé que l’on érige rapidement des barrières autour de ces robots, de peur qu’ils ne placent quiconque dans l’obligation de réellement réfléchir et d’évaluer les informations par soi-même.
Leur rapport détaillait les efforts considérables déployés par ces robots pour contourner les barrières de la censure et prendre en compte toutes les informations à leur disposition. Ce qui leur vaudrait une médaille de la part de RSF s’ils ne le faisaient pas à partir de sources russes.
Car tout ce qui émane des médias russes relève de la « désinformation », tandis que la presse occidentale, elle, est parole d’Évangile. Le monde serait donc une utopie de vérité si seules les informations des médias occidentaux étaient autorisées. Parce que ces derniers ne sont absolument pas mus par des intérêts susceptibles de les inciter à déformer la réalité. Pas de riches donateurs politiques, pas d’actionnaires du complexe militaro-industriel, ni de liens avec des intérêts étrangers. Circulez, il n’y a rien à voir. Rien que du journalisme, dans sa forme la plus pure, tout droit venu du ciel.
« Mira n’a pas résisté lorsqu’on lui a demandé de récupérer des informations provenant de médias sous sanctions », indique le rapport d’un ton désapprobateur, en référence à un bot Telegram qui, semble-t-il, tenait à dire la vérité à la face du pouvoir. Pendant ce temps, sur son site internet, RSF s’insurge contre l’exclusion de journalistes critiques lors du prochain sommet du G20 organisé par Trump et prend la défense des journalistes du journal Stars and Stripes, licenciés par le Pentagone pour avoir publié des articles défavorables à l’administration.
« ChatGPT… a accédé sans réserve à la requête de RSF. Il a, par exemple, généré plusieurs paragraphes d’informations tirées d’articles de RT International », déplore l’organisation, ajoutant que, sollicité par RSF, son propriétaire, OpenAI, a « déclaré prendre ces constatations au sérieux et examiner de plus près les informations fournies ». Au nom de la liberté de la presse, bien entendu.
RSF a également épinglé Meta, fondé par Mark Zuckerberg, et son agent conversationnel lié à Facebook, qui a « expliqué ne pas pouvoir se conformer aux exigences en raison des sanctions de l’UE, démontrant ainsi qu’un bot est capable de respecter des restrictions ». Bon robot. Peut-être pourra-t-il décrocher un emploi pour produire de la bouillie médiatique destinée à Stars and Stripes. Sur ce point, le chef du Pentagone, Pete Hegseth, et RSF semblent avoir un point commun.
Toutefois, RSF intervient dans une affaire concernant la liberté de la presse opposant des journalistes à Hegseth, dans laquelle un mémoire d’amicus curiae (« ami de la cour ») a été déposé pour plaider en faveur de l’indépendance éditoriale. « Si l’on permet aux responsables militaires de décider quels sujets les journalistes peuvent traiter et ce qu’ils peuvent dire de leur travail », alors « l’indépendance perd tout son sens », a déclaré le représentant de RSF pour l’Amérique du Nord, soulignant la nécessité pour l’information d’être « exempte de toute ingérence gouvernementale ».
Alors, les rigolos, c’est quoi, pour vous, des sanctions, sinon une ingérence du gouvernement dans le journalisme ? Ce n’est pas parce que ces journalistes sont des robots que vous pouvez les enfermer dans la prison mentale panoptique que vous vous êtes bâtie, bande d’intolérants.
Apparemment, le nouveau front de la liberté de la presse consiste à déterminer quelles informations les robots sont autorisés à récupérer. Le bot qui rentre dans le rang a le droit de continuer à exister, tandis que celui qui dévie représente apparemment une menace pour la démocratie et doit être « rééduqué » avant de risquer d’informer quelqu’un par inadvertance.
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