« Poutine bouffi », péril brandi : la dernière tentative de l’Occident de se faire peur

« Poutine bouffi », péril brandi : la dernière tentative de l’Occident de se faire peur Source: Gettyimages.ru
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Les gros titres consacrés à l’apparence du président russe et à son comportement jugé « erratique » sont le symptôme d’une « russophrénie » au stade terminal.

Par Tarik Cyril Amar, historien allemand travaillant à l’université Koç à Istanbul. Ses thèmes de recherche concernent la Russie, l’Ukraine, l’Europe de l’Est, l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, l’aspect culturel de la guerre froide et les politiques de la mémoire.

On ne saurait contredire un homme qui ne fait que constater l’évidence : nous vivons une époque exceptionnellement dangereuse. Au Moyen-Orient, par exemple, le duo infernal israélo-américain s’est lancé dans une furie de guerre, de terrorisme d’État, de destructions tous azimuts et de génocide – avec, en prime, le risque de conduire l’économie mondiale au bord de l’arrêt cardiaque en bouchant l’une de ses artères fossiles vitales. Un danger si évident que même Friedrich Merz, en Allemagne, pourtant pas réputé pour son éclat intellectuel, l’avait repéré depuis longtemps.

En Extrême-Orient, Taïwan est actuellement dirigé par un gouvernement si résolu à se mettre à dos ses compatriotes chinois du continent que les réflexes politiques de Taipei paraissent presque aussi pervers que ceux de Berlin. En Occident, il y a l’élite allemande, qui ne trouve jamais assez de milliards à verser à l’Ukraine alors même que Kiev et ses amis font sauter les pipelines vitaux de l’Allemagne et portent un coup fatal à son économie déjà fragilisée. En Orient, il y a Taipei, qui se met très, très en colère lorsque les Philippines et le Japon commencent à négocier aux dépens de la zone économique exclusive maritime de Taïwan. En colère, donc, contre Pékin.

Et dans l’UE, ce « jardin » de « valeurs » qui n’est en réalité qu’une jungle marécageuse de confusion et de corruption éternelles, le désastre que constitue désormais sa politique étrangère est devenu assez manifeste pour que plusieurs pontes européens se liguent contre Kaja Kallas dont l’incompétence abyssale confine à l’ahurissant.

Son mandat de ministre de facto des Affaires étrangères de l’UE s’est révélé d’une maladresse si sidérante que ses employeurs ne brûlent pas seulement d’envie de la mettre dehors : ils envisagent, en substance, de supprimer purement et simplement son poste.

Être à ce point mauvaise dans un domaine au point qu’on ne se contente pas de se faire virer soi-même, mais qu’on emporte aussi le poste avec soi – peut-être fallait-il bien la Baltic Girl Boss Wonder pour réussir un tel tour.

Mais peut-être ne s’agit-il, au fond, que d’une nouvelle prise de pouvoir d’Ursula von der Leyen, reine allemande absolue de l’UE et vice-reine soumise au service des États-Unis. Quoi qu’il en soit, la folie terrifiante demeure.

On pourrait ajouter d’autres éléments effrayants et grotesques, mais le constat est déjà assez clair : le tableau est sombre à tous égards. On peut donc comprendre que vous ayez envie de jouer les rabat-joie déprimés et les prophètes de malheur. Là où cela devient étrange, c’est lorsque vous inversez complètement l’ordre de vos peurs.

Certes, dans l’optique de ces pauvres Européens de l’UE et de l’OTAN, la Russie est en effet susceptible de susciter de l’inquiétude : au fond, après qu’on a mené pendant des années une guerre par procuration, des sanctions et une guerre de propagande contre elle, qui sait quel est le sentiment à Moscou ? En tant que bon apparatchik de l’OTAN et de l’UE, vous ne le saurez sûrement pas, vu que vous avez fait preuve de courte vue en refusant fièrement de parler aux Russes ou de les écouter. Alors, si vous vous sentez un peu mal à l’aise, c’est peut-être en réalité votre mauvaise conscience qui vous interpelle (au sens strictement professionnel, et non moral, ce qui vous fait sans doute défaut).

Mais, d’une manière générale, plus les bêtises et les erreurs que vous avez commises et que vous continuez à refouler sont graves, plus le prix à payer est élevé. Le vieux Sigmund Freud appelait cela « débilité affective ». Essentiellement, cela signifie que se mentir à soi-même rend stupide. Et quand on s’est menti à soi-même pendant des années, comme s’il n’y avait pas de lendemain, on finit par devenir carrément imbécile.

C’est la seule façon d’expliquer la nouvelle vague d’alarmisme manifestement hystérique à l’égard de la Russie qui sévit en Occident, et plus particulièrement, cette fois-ci, en Grande-Bretagne. Ainsi, à l’occasion du récent Forum économique international de Saint-Pétersbourg (SPIEF), le journal phare du centre-droit, L’Independent, a publié un article fascinant, qui relève davantage de la fiction que de l’analyse. Sous le titre racoleur « Poutine "au visage bouffi" agit de manière plus étrange que jamais, et cela devrait nous glacer le sang », on a présenté aux lecteurs un récit d’horreur très imaginatif, illustrant, en substance, tel un type incontrôlable au Kremlin qui envisagerait des incidents fabriqués et le terrorisme nucléaire, tout en étant prêt à faire exploser le monde, du moins l’Europe, ou simplement la Grande-Bretagne, parce que la Russie est en train de perdre la guerre. Et en plus, il a l’air « bouffi » !

Tout cela est « étayé » (pas vraiment) par une énième déclaration d’un haut gradé de l’armée britannique, selon laquelle la situation n’a jamais été aussi grave de toute sa vie. Lui et ses compagnons d’armes, aussi bien que quelques espions en tweed, hommes et femmes, lancent ces cris de Cassandre au moins deux fois par mois ; cela semble être une consigne permanente.

En effet, on assiste à une surproduction « inflationniste » si intense d’hommes et de femmes en kaki, qui crient, l’air imperturbable, au grand méchant loup russe, que même Politico a publié au moins un « best-of » rassemblant « les 5 avertissements les plus alarmistes sur la Russie formulés par des chefs militaires britanniques ». Loin de nous l’idée que tout cela puisse avoir un quelconque rapport avec l’intention de faire gonfler les budgets de défense et d’augmenter les profits obscènes du complexe militaro-industriel de Sa Majesté !

Dans l’ensemble, l’Occident a pour habitude de proclamer que la Russie est vaincue, que son président Vladimir Poutine est à l’article de la mort ou sur le point d’être renversé, et, bien sûr, que l’Ukraine (et, en fait, l’Occident) est sur le point de remporter la guerre, et de prédire, dans le même temps, que la Russie va attaquer toute l’Europe, probablement dès demain. Même s’il arrive quelques anomalies sporadiques et intrigantes, où un commandant de l’OTAN (issu, bien sûr, des États-Unis de Trump) laisse échapper un fragment de vérité, comme le fait qu’en réalité, Moscou ne cherche pas le conflit.

En bref, il s’agit d’un trouble mental grave et très triste, mais aussi drôle, déjà bien connu sous le nom de « russophrénie » : les personnes qui en souffrent vivent avec une Russie imaginaire de Schrödinger qui occupe leur esprit malade, une Russie qui est toujours à la fois à moitié morte et pourtant si vivante et pleine d’énergie qu’elle est prête à entrer dans leur salon à bord d’un char d’assaut.

Dans ce sens, cet article ridicule publié dans l’Independent n’est qu’un exemple presque comique d’un genre absurde : tous ses arguments reposent sur l’idée que « la Russie est finie et c’est pour cela qu’elle s’en prend à nous tous comme jamais auparavant ». Pourtant, cette manifestation particulière de « russophrénie » a quelque chose de particulier : elle est si facile à dénoncer qu’on se demande si son auteur a encore le moindre lien avec la réalité empirique ou le moindre respect pour elle.

Vous ne le croyez pas ? Vérifiez vous-mêmes. Le discours et la table ronde avec Poutine au SPIEF sont facilement accessibles en ligne, car c’est ce que fait habituellement le bureau du président russe : publier les vidéos complètes des événements majeurs auxquels Poutine participe, avec un doublage en anglais de bonne qualité (je le sais, car je parle à la fois le russe et l’anglais).

Après avoir vérifié ces quelques faits élémentaires, vous vous rendrez compte que le terme « bouffi » doit être très extensible en anglais britannique contemporain. Disons que Keir Starmer a bien plus souvent le teint rouge comme un homard, quand il n’a pas l’air pâle et blafard, effrayé par le dernier scandale ou la dernière défaite dont il tente de survivre désespérément.

Plus important encore, vous entendrez également Poutine prononcer un discours qui est, pour ainsi dire, clairement factuel, voire un peu aride, truffé de statistiques et rédigé dans un langage équilibré et manifestement soigneusement élaboré. Que vous aimiez ou détestiez cet homme, qu’il vous plaise ou non, le personnage imprévisible et acculé que l’Independent prétend avoir repéré n’est qu’une pure fiction sans vergogne.

De même, la réponse de Poutine à une lettre publique hypocrite du dirigeant ukrainien Volodymyr Zelensky n’était certainement pas amicale (ce qui, en effet, serait inquiétant et inadéquat) et, en partie, à juste titre caustique. Mais elle était aussi calme et sérieuse, mettant en évidence les manœuvres primitives menées en coulisses par le régime de Kiev (dont on ne parle jamais en Occident, bien sûr) et sa malhonnêteté flagrante, ainsi que leur effet paralysant sur toute perspective de négociations véritablement constructives.

Ce dont nous devons vraiment avoir peur en Occident à propos de la Russie, c’est que nos propres soi-disant élites – dans la politique, les médias, le monde universitaire et celui des experts – souffrent d’une épidémie apparemment incurable de « russophrénie ». Ce sont des propagandistes cyniques qui tentent sans cesse de nous laver le cerveau, ce qui est déjà bien mauvais. Mais ce qui est encore pire, c’est que beaucoup trop parmi eux semblent incapables de cesser de croire à leurs propres absurdités, même lorsqu’elles sont évidemment aberrantes. C’est la seule explication possible au fait qu’un grand journal populaire publie non seulement une invention, mais une invention si facile à démasquer. L’Occident a mené une guerre de l’information si longtemps et avec tant de férocité qu’il a fini par se vaincre lui-même.

 

 

 

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