Citizen Vigilante, un film interdit en Allemagne, promu en ligne, et qui devient un phénomène. Une œuvre contre la politique migratoire, dérangeante à plusieurs égards, mais qui en dit long sur l’état de la société européenne. Une analyse d’Alexandre Regnaud.
C’est un cas d’école de ce que l’on appelle l’effet Streisand, soit quand une tentative de censure ou de suppression provoque l'effet inverse, en attirant massivement l'attention du public, jusqu’à devenir virale.
C’est le cas du film Citizen Vigilante, du réalisateur allemand Uwe Boll. Le succès commence quand l'organisme de régulation cinématographique allemand (FSK) refuse de lui attribuer un classement par âge, empêchant ainsi toute diffusion en salle, en streaming ou en DVD. Le film devient donc, de fait, interdit en Allemagne.
Déclenchant une réaction en chaîne, le réalisateur s’entend alors avec le milliardaire Elon Musk pour que son film soit diffusé gratuitement pendant 48 heures sur son réseau social X.
Le tweet est vu des dizaines de millions de fois, les remises en ligne parallèles se multiplient, et des copies apparaissent rapidement sur les plateformes de streaming pirates, où le film arrive systématiquement dans le top 5 des visionnages. Quant aux plateformes légales, Musk relaie l’information d’une seconde place sur Apple TV et d’une première place sur Amazon US. En une semaine, Citizen Vigilante devient un phénomène.
Pourtant, le film est mauvais, très mauvais même. Il faut dire que le réalisateur est connu pour être l’un des pires de sa génération. Montage à la serpe, scénario bancal, scènes d’action façon série Z, jeu d’acteur monolithique. Mais la clé du succès, au-delà de l’effet Streisand, est ailleurs.
La dédicace du générique final parle d’elle-même : « Ce film est dédié aux milliers de victimes de meurtre et de viol en Europe qui ont été trahies par notre système judiciaire. »
Dans un lieu global défini comme l’« Europe », la scène d’ouverture montre une mère de famille poignardée sans raison devant son fils par un migrant, une scène désormais courante en Europe selon l’auteur — quatre occurrences en Allemagne en 2025, deux en France, une en Autriche, en Belgique, en Espagne, etc. Par la suite, le « héros », un justicier solitaire, ou « vigilante » dans le folklore américain, sauve des jeunes filles de jeunes Européens cherchant à leur administrer la drogue du violeur, assassine des criminels organisés se livrant à du racket, les violeurs collectifs d’une adolescente de 14 ans — c’est la trame du film —, mais aussi la famille musulmane de l’un d’eux, qui le soutenait en argumentant que la victime méritait son viol à cause de sa tenue « provocante », et également le juge, européen, qui avait relâché les coupables au prétexte qu’eux aussi étaient des victimes de la société et traumatisés, au même titre que la jeune fille qu’ils venaient de détruire — une histoire vraie, à Hambourg, en 2016. Même si tous les criminels montrés n’en sont pas issus, le film fait clairement le lien entre insécurité et immigration, et son message est clair dans la bouche du « justicier », puis répété à plusieurs reprises : puisque l’État ne vous défend plus, c’est à moi de le faire, en attendant que vous puissiez le faire vous-mêmes.
Et, paradoxalement, succès et condamnation du film ont la même origine : le fait qu’il entre particulièrement en résonance avec l’époque.
Pour preuve, le film Ms .45, d’Abel Ferrara, n’avait pas fait scandale en 1981, alors qu’il raconte la frénésie de vengeance meurtrière d’une femme violée deux fois dans la même journée. Taken, écrit par Luc Besson, ne fait pas scandale en 2008, lorsqu’un père de famille massacre un gang entier d’Albanais, un cheikh arabe et son personnel, ainsi qu’un riche membre de l’élite française, pour retrouver sa fille menacée de prostitution. Bien sûr, ces films sont incomparablement meilleurs artistiquement, mais la question n’est pas là.
Si Citizen Vigilante fait autant de bruit, en bien comme en mal, c’est qu’il parle aujourd’hui particulièrement de notre société et de ses dérives. Certains y voient du racisme, à cause de l’origine de certains des criminels, mais ils n’en voyaient pas dans Taken. D’autres y voient l’incitation à une justice/vengeance privée et à ses dérives inévitables, mais ils ne la dénonçaient pas chez Ferrara. Le film met en scène de nombreux commentaires sur les réseaux sociaux en réaction aux actions du « justicier », du type : enfin quelqu’un qui fait ce qu’il faut faire. Dans notre réalité, sur nos réseaux sociaux, ce qu’on lit en réaction au film, et qui explique son succès, c’est : enfin un film qui montre la réalité de ce que l’on vit.
Scandale et succès ont la même source, justement parce qu’il est donné à voir ce que beaucoup voudraient au contraire balayer sous le tapis.
La place disproportionnée de l’immigration dans la criminalité, le sentiment d’impunité et l’abandon des victimes au profit de la protection des coupables, et une colère rampante de plus en plus présente et dangereuse. Comment ne pas y voir l’écho de l’affaire des « grooming gangs » au Royaume-Uni — des violeurs en série protégés par l’État parce qu’étrangers —, du désarroi face aux émeutes récurrentes dans les villes françaises, de la généralisation du trafic et des règlements de comptes partout en Europe, jusque dans les campagnes reculées, de la fusillade de Stade, en Allemagne, justement, et jusqu’à un gamin grassouillet de 14 ans qui ridiculise la police en toute impunité depuis des semaines au Canal Saint-Martin, à Paris. Sans parler d’une justice à deux vitesses et d’un État fort uniquement avec les faibles.
Les gens voient, savent, et, avant que l’on ne casse le thermomètre, les chiffres officiels le confirmaient. En 2019, dernière publication de ce genre, d’après le ministère de l’Intérieur français, 63 % des agressions sexuelles dans les transports publics en Île-de-France étaient le fait d’étrangers.
Et on en arrive à l’essentiel. Les peuples européens ne sont pas racistes, le problème de l’Europe n’est pas un refus d’accueillir, un rejet de l’Autre. Le problème est que cet accueil est nécessairement conflictuel en ce qu’il demande des ajustements culturels de la part des nouveaux venus, ce qui est le cas de toutes les migrations dans l’Histoire.
Mais ce simple fait est nié par les pouvoirs publics, avec une étonnante homogénéité dans toute l’Europe occidentale, demandant au contraire aux peuples d’accueil de s’adapter aux nouveaux venus, et donnant à ceux-ci un blanc-seing pour faire ce qu’ils veulent. Un « venez comme vous êtes » dont ils profitent logiquement, donnant lieu à des dérives criminelles.
Vient alors le deuxième effet, où les mêmes gouvernants, avec la même homogénéité, ont alors la double action paradoxale, à la fois de nier le phénomène et, en parallèle, d’en accuser les autochtones pour en excuser les migrants.
Les élites au pouvoir voudraient créer les conditions du rejet et du conflit, bref d’une forme de guerre civile, qu’elles ne s’y prendraient pas autrement.
Et c’est ce qu’il faut voir dans le succès de ce pourtant mauvais film : un ras-le-bol, la volonté de mettre un thème central et un véritable mal-être sur le devant de la scène, quand les élites voudraient au contraire le cacher, pour continuer de mieux l’imposer.
Car il ne faut pas s’y tromper, et il est aussi possible de faire cette lecture du film : ce ne sont pas les migrants en tant qu’individus qui sont ici rejetés, ce n’est pas une question de racisme comme on voudrait trop souvent y restreindre le débat, c’est une question de politique, de politique d’accueil, de politique pénale, de politique sociale, et de priorité.
Et c’est sans doute aussi pour cela que l’élite semble parfois souffler sur les braises de l’affrontement, ce à quoi ce film et son interdiction participent en partie. Tant qu’on se focalise sur le migrant lui-même, on oublie un peu trop vite qui sont les responsables de sa présence — par les guerres, l’appauvrissement et l’exploitation néocoloniale —, puis parfois de son refus d’intégration, voire de sa dérive criminelle : les politiques publiques, et tout simplement l’État, et ceux qui sont à sa tête.
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