Alors que l’affaire Epstein explose, les médias français se montrent plutôt «discrets» par rapport aux personnalités françaises qui y sont liées. On pourrait se dire que c’est la «loi de l’information», mais cela fait des décennies que les médias sont complaisants envers ce genre de pratiques. Analyse de Jimmy Lisnard-Panetier.
À la fin des années 1970, la France est encore profondément marquée par l’héritage de Mai 68.
La libération sexuelle, la remise en cause de l’autorité et des normes morales irriguent le débat intellectuel, parfois jusqu’à l’aveuglement.
Dans ce climat, certaines figures du monde intellectuel et militant défendent l’idée que toute norme sexuelle serait une construction sociale, que la notion même de consentement des mineurs pourrait être repensée et que la répression pénale relèverait d’un moralisme réactionnaire.
On ne parle pas ici de quelques marginaux issus de la société civile, mais bien de personnalités du monde politique ou intellectuel français qui tentent de faire accepter l’inacceptable.
Complaisance assumée des médias
Le 26 janvier 1977, une tribune signée par environ soixante-dix philosophes, écrivains, universitaires et autres figures médiatiques de premier plan sera d’abord publiée dans le journal Le Monde puis dans Libération. Les signataires y défendent trois hommes condamnés pour abus sexuels sur des mineurs de moins de 15 ans.
Quelques mois plus tard, le 23 mai 1977, un autre texte apparaît dans la rubrique « Opinions » du Monde — oui encore ! — qui demande la décriminalisation des rapports sexuels entre adultes et mineurs de moins de 15 ans.
Parmi les signataires d’une de ces tribunes (ou des deux pour certains), on retrouve des noms bien connus : Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Michel Foucault ou encore Françoise Dolto. Tous font partie de l’élite culturelle française. Mais les choses ne s’arrêtent pas là, bien au contraire.
Entre autres exemples « en vrac » de la complicité des médias :
- En 1982, Daniel Cohn-Bendit déclare sur le plateau de l’émission Apostrophe : « Quand une petite fille de cinq ans et demi commence à vous déshabiller, c’est fantastique. »
- En 1978, dans l’émission Dialogues de France Culture, Michel Foucault, Guy Hocquenghem et Jean Danet — tous signataires des tribunes précédentes — défendent l’idée que les pédophiles incarcérés le sont à tort, car les enfants abusés étaient consentants.
Ce climat intellectuel permissif, longtemps considéré comme une simple dérive de l’après-68, a laissé des traces profondes. Il a contribué à créer un espace où certaines pratiques, pourtant criminelles, ont pu être minimisées, relativisées, voire protégées. Mais les décennies suivantes allaient en révéler les conséquences.
L’affaire Gabriel Matzneff
Dès les années 1970, Gabriel Matzneff publie des ouvrages dans lesquels il décrit des relations sexuelles avec des mineurs, sans jamais être inquiété par la justice. Pire encore, ces textes sont édités par de grandes maisons, chroniqués dans la presse, salués pour leur style « subversif » et même parfois récompensés.
L’écrivain est invité sur les plateaux de télévision, notamment dans des émissions culturelles de premier plan, où il évoque sans détour ses pratiques, face à des animateurs et journalistes qui ne s’en offusquent guère.
Le cas de cet écrivain est peut-être l’exemple le plus flagrant de cette omerta volontaire d’unmilieu culturel prêt à fermer les yeux, au nom de la liberté artistique, sur la provocation intellectuelle ou bien encore la « complexité morale ». En quoi est-ce complexe moralement – pour un esprit sain du moins – de comprendre que toucher à l’innocence est à vomir ?
Et il faudra attendre 2020 et le courage d’une femme, Vanessa Springora et de son livre Le consentement pour que cette complaisance éclate au grand jour.
Dans cet ouvrage, l’auteur raconte l’emprise exercée par Gabriel Matzneff à son égard, alors qu’elle était adolescente, et démonte méthodiquement le récit romancé construit autour de ces relations.
Le choc est immédiat. Une enquête est ouverte, certains ouvrages de l’écrivain sont retirés et plusieurs figures du monde culturel se désolidarisent immédiatement de Matzneff, prétendant qu’ils ne savaient rien — cela ne vous rappelle-t-il pas une affaire très récente ?
L’affaire Matzneff ne pose pas seulement la question des actes d’un écrivain. Elle interroge la responsabilité d’un système entier. Cette affaire marque une rupture tardive mais nécessaire : elle révèle combien la pédophilie a pu être relativisée, excusée ou invisibilisée, dès lors qu’elle s’inscrivait dans un cadre culturel ou intellectuel jugé légitime. Une mécanique que l’on retrouve, sous d’autres formes, dans d’autres affaires.
Les trois petits cochons
Parmi les nombreuses affaires gravitant autour de la pédophilie en France qui ont été « sans conséquences » ou presque pour leurs auteurs, trois sont assez marquantes :
- Frédéric Mitterrand : Dans Mauvaise Vie (2005), il évoque explicitement des pratiques sexuelles avec de jeunes garçons à l’étranger. Ces aveux n’ont pas empêché sa nomination au gouvernement en 2009 ni son maintien à ce poste plusieurs années durant.
- Olivier Duhamel : À la suite des révélations de Camille Kouchner, il reconnaît avoir eu connaissance d’agressions sexuelles incestueuses commises par le beau-père de celle-ci sur son frère, sans jamais les signaler. Son cas illustre la protection sociale et institutionnelle dont peuvent bénéficier les élites intellectuelles, leur silence contribuant à maintenir l’impunité.
- Jean-Marc Morandini : L’animateur a été condamné par la justice française, y compris en cassation, pour des faits graves concernant l’exploitation et la corruption de mineurs, avec des peines confirmées.
Pourtant, la chaîne qui emploie actuellement ce dernier, CNews, ne l’a pas licencié et continue de lui attribuer du temps d’antenne.
Je tiens d’ailleurs à saluer Sonia Mabrouk pour son courage d’avoir démissionné de cette chaîne car elle ne voulait plus travailler avec un prédateur sexuel reconnu par la justice.
Toujours préférer l’espoir au désespoir
D’autres dossiers sordides existent — Pierre-Alain Cottineau, Notre-Dame de Bétharram, Jacques Lang — mais l’objectif n’est pas ici d’énumérer toutes les horreurs.
Il faut comprendre les mécanismes des élites pour éviter que l’histoire se répète : il ne s’agit pas seulement de juger des individus, mais de questionner un système qui, trop longtemps, a favorisé l’impunité et marginalisé les victimes.
Peu importe l’orientation politique ou idéologique de ces prédateurs, les faits sont là. Et c’est à nous tous — parents, frères, amis, collègues — de faire exactement l’inverse de ce système médiatique complaisant. Exposer, dénoncer, boycotter et marginaliser ceux qui ont commis ces actes ou qui les couvrent.
Mais n’oubliez pas non plus que ce phénomène ne touche pas uniquement les élites : une grande partie des actes pédophiles se déroule dans le cadre familial. Il est donc crucial de sensibiliser les enfants, et d’inviter les victimes à parler le plus tôt possible, afin de les soulager du poids de ces atrocités, parfois portées pendant toute une vie.
Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.
